Ménopause
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Il y a pourtant un aspect de ce passage qui reste difficile à dire, même à celles qui m’aiment : le moment où, après la mort de ma mère, je me suis découverte la plus âgée de la famille. Tous les aînés étaient partis. Il n’y avait plus, au-dessus de moi, ni parents, ni grands-parents, ni tantes, ni oncles, pour faire écran entre la mort et moi. J’occupais désormais la première ligne. C’est comme si, symboliquement, la prochaine «sur la liste», c’était moi.
Ce basculement là ne se voit pas de l’extérieur. On continue à vivre, à travailler, à rire, à s’occuper des autres. Mais intérieurement, quelque chose change de place : on comprend qu’il n’y a plus de « protection » au-dessus, plus de génération pour amortir le choc du temps. Mes filles, qui me voient encore comme leur mère avant tout, ont du mal à saisir cela. Pour elles, je reste celle qui protège, celle qui tient, celle qui encaisse. Elles ne perçoivent pas toujours que, dans ma tête, je fais désormais partie des « anciennes », et que ce n’est pas une abstraction philosophique, mais une expérience presque physique : sentir très concrètement que je me rapproche de la sortie. Ce sentiment de devenir l’aînée de la lignée se superpose à la ménopause comme une seconde couche de vérité. Mon corps me disait déjà que je ne porterais plus la vie ; la mort de mes parents est venue me rappeler que, tôt ou tard, c’est la mienne qui se présentera. Entre les deux, il y a un espace étrange, fait à la fois de peur, de lucidité et parfois d’une forme de calme : cet endroit d’où j’écris, où je cherche à faire de cette position - la plus vieille, sans protection au-dessus - non pas seulement un vertige, mais aussi un point de vue, une responsabilité, peut-être même une certaine forme de sagesse. |